Le cinquantenaire de 76 Musée des Verts Jeudi 26 Mars 2026 à 11h30

Ivan Curkovic, le gardien du peuple

Portier stéphanois durant l’Épopée, le Yougoslave est rapidement devenu un pilier du vestiaire de l’ASSE après son arrivée, en 1972. Alors que Robert Herbin vient d’être nommé entraîneur, le natif de Mostar va rapidement imposer son talent, son charisme et son aura. Et réaliser l’une des prestations individuelles les plus remarquables de l’Épopée en demi-finale face au PSV Eindhoven.

« Le gardien de but du Partizan Belgrade et international yougoslave, Ivan Curkovic, a apposé sa signature sur un contrat de trois avec l’AS Saint-Étienne. Juste avant son départ pour Paris, Me Snezana Curkovic a mis au monde une petite fille. » Nous sommes le 18 juin 1972, et le journal L’ÉQUIPE annonce ainsi l’arrivée d’un gardien de but jusque-là inconnu à Saint-Étienne, en France, et même en Europe. La Yougoslavie et son rideau de fer sont alors loin, très loin des occupations des Stéphanois. Deux ans après le doublé de 1970, et une finale historique contre le FC Nantes remportée sur le score de 5-0, l’ASSE s’apprête en effet à ouvrir un nouveau chapitre. Robert Herbin, qui vient de raccrocher les crampons, est sur le point d’être nommé à la tête de l’équipe première. Et il se dote de celui qui sera l’un de ses joueurs phares, un véritable relais sur le terrain et dans le vestiaire stéphanois.

Avant de connaitre -et de pratiquer- le Sphinx, Ivan Curkovic grandit dans un environnement sportif. Son paternel tâtait déjà le ballon rond et était « un joueur de bon niveau, quelque chose comme la troisième division » explique d’ailleurs « Curko » dans son autobiographie « Dans mes buts », parue en 1976, quelques mois seulement après l’Épopée. C’est d’ailleurs lui qui l’amène voir son premier match au stade, un affrontement entre la Yougloslavie et la Suisse, le 26 juin 1955. Et ne sait pas que, dix-sept ans plus tard, son fils mettra définitivement, ou presque, le cap vers l’Ouest. Avec la bonne espérance en bandoulière.


Aimé, Vladimir et Alain : suivez le(s) guide(s)

Avoir 28 ans révolus et effectué son service militaire sont à l’époque les deux conditions obligatoires pour quitter la Yougoslavie. Bon élève, Curko attendra donc 1972 pour rejoindre Saint-Étienne. Dès 1969, Pierre Garonnaire lui a fait une cour assidue alors qu’il évolue au Partizan Belgrade. Afin qu’il prolonge son contrat, le club yougoslave lui offre un pont d’or. Le SC Bastia est également sur les rangs. Mais « Garo » est toujours là où il le faut, quand il le faut : blessé au visage après un match contre Mostar, son club formateur, Curko voit débarquer le dirigeant stéphanois à l’hôpital. Ce dernier le convainc : son destin s’écrira en Vert.


Mais pas en français, du moins pas tout de suite. Bien qu’aidé par Aimé Jacquet, qui fait office de professeur, Ivan Curkovic n’est pas encore à l’aise dans la langue de Molière. Et commence donc par s’astreindre des cours de français. Chaque jour, il progresse : vingt nouveaux mots, vingt nouvelles définitions. Pas-à-pas, il prend ses marques, se fond dans son nouvel environnement. Et possède, en Vladimir Durkovic, un allié de choix. Ce dernier, lui aussi Yougoslave, a joué à l’ASSE entre 1967 et 1971 avant de poursuivre sa carrière au FC Sion. « Il m’a raconté Saint-Étienne, m’a expliqué ce qu’était une ville industrielle avec une population travailleuse, la beauté de ses environs, les possibilités du club, qu’il jugeait importantes ainsi que les ambitions du président. » Quel guide, ce Durkovic !

Il ne sera pas le seul à faire office de boussole. Pour son premier jour au club, Pierre Garronaire vient chercher le joueur en voiture avant qu’Alain Merchadier prenne le relais les jours suivants. « Je ne suis jamais parvenu à m’orienter à Saint-Étienne », peste le gardien de but, dont la célèbre berline allemande trône désormais au Musée des Verts. Deux chauffeurs qui l’aideront à intégrer de la meilleure des façons un vestiaire désormais mené par Robert Herbin. « En somme, nous débutions ensemble dans une nouvelle carrière, et sans doute avec les mêmes appréhensions, car n’est nul n’est certain de s’imposer dans un nouvel endroit. »


Les deux réussiront leur entreprise, chacun dans leur style. Il faudra malgré tout passer par un baptême du feu compliqué, face à Avitaberg, un club suédois. Bien qu’amicale, la rencontre est enlevée et les Stéphanois s’imposent sur le score de 3-2. Ivan Curkovic détourne même un penalty adverse. Tout va bien dans le meilleur des mondes ? La défense de zone qu’utilisent les Verts est une nouveauté pour le portier, qui est impliqué sur les deux buts suédois. La légende dit que le président Rocher s’en émeut et lance un « C’est ça, Curkovic ? » à Pierre Garronaire. Il en faut parfois peu pour qu’une légende s’écrive.


Curko le Stéphanois

Malgré cette première en demi-teinte, la suite confirmera le talent que le recruteur avait vu dans ce gardien yougoslave alors inconnu. Ce dernier se fera rapidement un nom à Saint-Étienne, qu’il considèrera toujours comme sa seconde patrie. Une fois que sa femme et ses filles arrivèrent dans le Forez, il dira même se sentir « dorénavant stéphanois à part entière ».

Plus âgé que la plupart de ses coéquipiers, il sera également un relais privilégié de Robert Herbin au sein du vestiaire. « Entre une situation passive de joueur et une participation beaucoup plus active à une action collective, j’ai choisi la deuxième formule », détaille Curko, dont le rôle deviendra principal au fil des saisons. « Très rapidement, je me suis aperçu que l’ASSE n’était pas un club comme les autres, comme ceux que j’avais connus auparavant. Il faut y avoir effectué un voyage de l’intérieur pour en mesurer son importance. Cette confiance entre les joueurs, mais également entre joueurs et entraîneur, joueurs et dirigeants, joueurs et cadres, joueurs et employés du club, joueurs et public, c’est ça, essentiellement, le secret de la réussite stéphanoise. »


La relation avec Herbin prendra tout son sens lorsque ces deux personnages de peu de mots se découvriront une envie commune : celle de moderniser un football français moralement coincé en 1958, et la troisième place obtenue au mondial suédois. « 1958, c’était si loin », explique le gardien de but qui, en conséquence, s’emploiera avec son coach à construire une fondation défensive à toute épreuve. « Notre défense devrait être la plus solide possible et il me faudrait aider à l’organiser au mieux ». Un mantra qu’il s’appliquera de tout temps, travaillant sur les possibilités tactiques que lui offrent en inspiration les grandes équipes du continent. Parmi elles, l’Ajax Amsterdam. « C’était non seulement la meilleure formation européenne mais aussi un précurseur dans le domaine tactique. » Discret mais travailleurs, Curko apportera son écot au travail de « Robby » pour qui il éprouve « un réel sentiment d’admiration » et qu’il observait avec « [sa] sensibilité de Slave. »


Eindhoven le chef d’œuvre

Le côté slave, justement, Ivan Curkovic allait le retrouver. Car le destin s’en était mêlé : en quarts de finale de coupe d’Europe, il avait réservé aux Verts un affrontement face au Dynamo Kiev. Pour le portier stéphanois, c’était l’occasion de retrouver ses terres de l’Est mais, aussi et surtout, de se retrouver face au Ballon d’or Oleg Blokhine. Pour contrer « la meilleure équipe que nous ayons rencontrée cette saison-là », Curko fait jouer son réseau. Afin de pallier l’arrêt hivernal du championnat soviétique, les Ukrainiens disputent un tournoi amical… à Split. Le Stéphanois est alors informé par Tomislav Ivic, l’entraîneur de l’Hadjuk. « Nous étions, Roby et moi, en possession d’un maximum d’informations… » L’exploit du match retour, le tacle de Christian Lopez, Curkovic l’avait d’ailleurs vu venir. Il connait les Soviétiques et la pression mise sur Blokhine : « ils ne lui ont pas rendu service » prophétise-t-il, avant de devenir un héros national face au PSV Eindhoven, au tour suivant.

 

Les spécialistes s’accordent pour dire que la manche retour face aux Hollandais, disputée au Philips Stadion, est LA prestation majuscule effectuée par le Yougoslave en Vert. « J’ai été, certes, très sollicité mais, si j’ai fait un bon match, il ne me semble pas aussi extraordinaire qu’on a bien voulu le dire ou l’écrire » coupe-t-il d’emblée. Pourtant, le PSV, qui a un but à remonter après la défaite du match aller, aurait sans doute buté une nuit entière sur le dernier rempart stéphanois qui, solide comme un roc, avait même sonné le Suédois Ralf Edström sur un duel en forme de combat de boxe. « Lorsque je le relevai, je vis ses yeux se croiser comme ceux du boxeur K.O. » Vainqueurs aux points, les Stéphanois filent à Glasgow alors que les Bataves ruminent leurs occasions gâchées.


La symphonie inachevée de Glasgow

Kiev et son Ballon d’Or, le PSV et son attaque de feu, puis le Bayern, bourreau des Verts la saison précédente et double champion d’Europe en titre : vouloir remporter la C1, ce n’est pas de tout repos ! « Glasgow, c’était le point d’orgue d’une série exemplaire » explique le gardien stéphanois. Malgré sa prestation face au PSV, ce dernier ne fait pas les gros titres. On ne parle alors que de Dominique Rocheteau, blessé et incertain pour cette finale. « Chacun de nous savait qu’il ne serait pas en mesure de tenir sa place, du moins suffisamment de temps pour avoir une influence déterminante sur ce match. » Il eut fallu un miracle pour que le Charentais, dont les huit minutes qu’il parvient à disputer, laisseront autant de regrets à tout un peuple. « Il est devenu pour nous une arme secrète. Pour qu’il soit à 100% de ses capacités, on aurait eu besoin d’un miracle. »


De miracle, il n’y en a eu point, car même les poteaux se refusèrent à couronner les Verts. Pour Curko, impossible néanmoins de mettre cette défaite sur le dos de la malchance. Il sera d’ailleurs le plus critique envers lui-même, sans doute habité par les mêmes regrets que dix ans plus tôt, après une première finale perdue avec le Partizan Belgrade face au Real Madrid. « S’il est toujours difficile d’exprimer sur soi un jugement totalement objectif, je m’inscris dans le groupe de ceux qui ont à peine atteint la moyenne de leur rendement habituel. »


Bonjour Paris !

(A)battus, le 12 mai au soir, les Stéphanois ne savent pas encore qu’ils viennent de vivre le jour le plus long de leur vie. Après quelques heures d’un sommeil que l’on imagine difficile, ils défilent sur la plus belle avenue du Monde. Et font même attendre le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, porté par la foule parisienne qui ne leur tient pas rigueur de leur défaite de la veille. L’accueil parisien tourmentera longtemps le Yougoslave, peu habitué à un tel témoignage d’amour. « C’était démentiel, inimaginable. J’ai longtemps ressenti ce phénomène et j’ai essayé d’en analyser les causes. Je suis arrivé à cette conclusion : la France, un grand pays d’un point de vue intellectuel, spirituel et philosophique, souffrait d’une absence de champions à honorer. Elle était à court de héros. Pour elle, malgré notre défaite en finale, nous en étions, des héros. »

Une fois à l’Élysée, Ivan Curkovic et les Verts sont félicités par l’état-major du pays, qui n’a jamais vu un élan aussi populaire pour une équipe de sport. Le gardien de but, discret et impressionné, et le dernier à serrer la main du Président. « Il m’a serré la main, comme à chacun d’entre nous, mais alors que mes camarades sortaient, il m’a retenu et je me suis trouvé dans un étonnant face à face avec lui. » Bien qu’on dît qu’il était courroucé d’avoir attendu longuement la délégation stéphanoise prise dans les bouchons de la capitale, Giscard d’Estaing n’a rien raté du parcours des Verts. « J’ai suivi très attentivement votre performance personnelle, avoue-t-il à un Curkovic rarement aussi décontenancé. Votre expérience et votre intelligence m’ont frappé : je crois que Saint-Étienne a eu la chance d’avoir un joueur comme vous. »

Du 18 juin 1972 au 13 mai 1976. D’inconnu à son arrivée à joueur aguerri et félicité par le Président de la République. Un chemin sans doute inimaginable pour le gamin de Mostar. Lui seul l’a fait, lui seul l’a réussi.

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